Peu après l’ouverture de Börgermoor, le camp atteignit son niveau le plus haut en terme d’activités culturelles. Cela se fit par le biais de deux événements distincts ainsi que par la première du Börgermoorlied ou Moorsoldatenlied, mieux connu en France sous le nom de « Chant des Marais ». Wolfgang Langhoff fut à l’origine de l’un des événements, en l’occurrence la représentation du « Cirque Konzentrazani » (Zircus Konzentrazani), dont il dressa plus tard une description détaillée dans un témoignage sur sa vie à Börgermoor, paru dès 1935. Des sources découvertes récemment nous apprennent cependant qu’une semaine avant ce spectacle, une manifestation similaire avait eu lieu. Dans une lettre du 21 août 1933, le détenu Eugen Eggerath écrivait :

Hier le cirque était ici. Les camarades avaient créé un Teufelsgeige [littéralement « violon du diable », ensemble de petits instruments à percussions cloués sur un manche de bois] avec des boîtes de conserve et des petites assiettes. Il y avait également un violon, une mandoline, un harmonica et un accordéon. Tout cela donnait un orchestre « décent ». Puis il y eut 12 attractions. Noni, la fille sans jambes, remporta le plus grand succès. Il y  avait près de 500 détenus dans le public. C’était presque aussi drôle qu’à l’Apollo. Le large espace entre les baraquements est utilisé comme place de négoce (nous pouvons nous mouvoir librement à l’intérieur des barbelés). Langhoff étouffait d’envie et il a promis un spectacle pour les enfants et les familles à moitié-prix pour dimanche prochain.

Plusieurs parallèles peuvent être faits entre le spectacle mentionné ici et le « Cirque Konzentrazani » de Langhoff. Les deux étaient liés au cirque et proposaient divers numéros ; un « orchestre » et un Teufelsgeige les accompagnaient également. Il est intéressant de noter que ces deux personnalités eurent simultanément l’idée de remonter le moral des codétenus par un spectacle joyeux un dimanche après-midi.

Au moment du premier spectacle, Langhoff en était encore aux répétitions. Mais même s’il indiqua qu’il casserait les prix (mention ironique car le spectacle n’était pas payant), ce professionnel du théâtre n’avait rien à craindre de cette concurrence. Durant les préparatifs, Langhoff et d’autres s’interrogèrent sur le risque qu’un tel événement soit perçu comme un acte de provocation par les SS, ou qu’il soit utilisé par les autorités du camp pour de la propagande. C’est pourquoi ils préparèrent le spectacle en collaboration avec des prisonniers en lesquels ils pouvaient avoir confiance. Langhoff se mit alors à la recherche d’artistes. Il demanda à Johann Esser d’écrire des paroles pour un chant, qui sera le Börgermoorlied. Le spectacle fut monté avec le soutien d’une commission de prisonniers et avec l’accord du comité illégal des détenus du camp.

Le « Cirque Konzentrazani » de Wolfgang Langhoff

Le spectacle du « Cirque Konzentrazani » eut finalement lieu le 27 août 1933. Cet événement fut conçu en réaction à un événement de violence des SS, qui après une soirée de beuverie attaquèrent des prisonniers dans les baraquements 9 et 10 et les forcèrent à une évacuation au pas de course en les battant avec des lattes de bois. L’événement fut surnommé « La Nuit des longues lattes » par les détenus. L’un des objectifs de ce spectacle était donc de lutter contre l’atmosphère de résignation, d’apathie et de soumission qui s’était installée après une telle vague de violence. Les organisateurs espéraient qu’il réinsufflerait de la force et de la solidarité entre détenus. Un autre objectif était de « montrer aux SS la différence entre leur vision primaire de la vie et celle de leurs opposants politiques » et d’influer sur le comportement de ces hommes. Leur espoir se fondait sur le fait que non seulement le commandant avait autorisé la représentation, mais en plus lui et ses hommes y assisteraient.

Langhoff était le responsable. Il calqua le spectacle sur une représentation classique de cirque. Les prisonniers sélectionnés pour y participer y alternaient numéros artistiques et comiques visant à améliorer l’« humeur générale » de leurs codétenus. Dans le baraquement 5, un genre de ring fut monté. Le jour même  un prisonnier déambula à l’intérieur du camp, tel un crieur, pour annoncer la tenue du spectacle. À l’entrée, un clown offrait des pièces de tourbe, les présentant comme « la glace des marais ». Un petit ensemble, le Schrammelkapelle, constitué d’un accordéon, de violons de fortune et du fameux Teufelsgeige fait de boîtes de conserves, joua pour l’ouverture et se chargea des intermèdes musicaux. Avec beaucoup d’ironie, le « directeur Konzentrazani » ponctuait le spectacle, fouet à la main, un tube en carton en guise de chapeau. L’audience applaudissait et riait. Au programme : les « Filles du Marais » ou Moor’ Girls – cinq prisonniers travestis choisis parmi les plus gros –, un groupe de gymnastes, deux clowns, deux jongleurs, un comédien, des lutteurs, des acrobates, deux boxeurs se livrant un combat humoristique, un numéro avec une cigogne faite d’un balai et d’un drap, qui répond aux questions du public par des hochements de tête, ainsi que deux clowns « soldats du marais » parodiant l’obligation continuelle pour les détenus de se compter ou de chanter en toute occasion. Les numéros finaux sont des chansons à quatre voix entonnées a capella par un chœur d’une quarantaine d’hommes, dont Es steht ein Soldat am Wolgastrand (« Un soldat se tient au bord de la Volga »).

Le point culminant du spectacle fut la création du Börgermoorlied. Bien que sous surveillance, les détenus se mirent à l’entonner avec de plus en plus d’assurance. Cette reprise d’un chant écrit par leurs camarades en face des SS ne représentait pas seulement l’affirmation de leur capacité à chanter autrement que sur ordre ; le chant représentait surtout une nouvelle forme de créativité, une œuvre créée en dépit des conditions d’emprisonnement démoralisantes, quelque chose auquel ils pouvaient s’identifier et qui leur insufflait un certain optimisme. Le chant se diffusa rapidement à l’intérieur et à l’extérieur du système concentrationnaire. Il fut bientôt perçu comme une preuve de l’auto-détermination des prisonniers et devint rapidement un symbole de résistance contre les nazis. Le succès du « Cirque Konzentrazani » est dû en grande partie au Börgermoolied. Après ce chant émouvant, les prisonniers regagnèrent leurs baraquements au même pas discipliné qui les y avait menés.

Pour Eggerath, le cirque fut un succès indéniable, plus encore que le premier. Et les prisonniers et les gardiens en voulaient davantage, ce qui stimula Langhoff. Eggerath écrivit le 30 août 1933 :

Grand cirque ici dimanche ! Konzentrazani, avec « bœufs », « chameaux » et autres phénomènes. Si ç’avait été le cirque Sarrasani, j’aurais bien payé 5 Reichsmarks. Blague à part, c’était un formidable spectacle. Sous la direction de Wolfg[ang Langhoff], un programme de près de 3 heures ! 900 prisonniers, 60 SS dans les spectateurs ! Pour certains chants, un texte nouveau et une musique originale, écrite pour 4 voix ! Un orchestre de cinq personnes, sous la direction de Dr. Moorpuster [« le souffleur du marais »] et parmi d’autres choses les « chanteurs du marais » [Die Moorsänger], le « ballet du grand marais » [Riesenmoorballet], « le rossignol des montagnes » [Bergische Nachtigall] et j’en passe. En bref, notre meilleure journée en six mois ! Dans une allocution très comique, le Dr. Moorpuster nous a dit que nous devrions venir avec femmes et enfants dimanche prochain.

Malgré quelques différences dans les témoignages d’Eggerath et de Langhoff, les deux donnent une idée de l’importance d’un tel événement dans la vie du camp.

Dans des termes pleins d’esprit, le cirque décrivait la peine des détenus et leurs besoins, d’une manière humoristique et presque impudente. Le programme hétéroclite s’adressait à tous : numéros sportifs, sketches comiques, cabaret, musique. La brièveté de chaque numéro était non seulement plus aisée à mettre en place qu’une pièce de théâtre, mais également plus facile à équiper en décors. Et il était plus simple d’y masquer les critiques : tous les interprètes étant en mesure d’être flexibles et d’improviser, ils étaient à même de réagir rapidement à toute réaction au sein du public SS. Enfin, le grand nombre de numéros nécessitait de nombreux interprètes, ce qui allait dans le sens d’une action collective voulue par les détenus. Et les nombreuses répétitions qui furent autorisées garantirent un niveau artistique exigeant au vu des conditions, ce qui était très important pour Langhoff.

Le « Cirque Konzentrazani » critiquait les conditions du camp, principalement par l’ironie, et se moquait indirectement du côté primaire des gardiens. Malgré tout, les SS furent favorablement impressionnés par le spectacle, qui les surprit par son originalité et sa jovialité. Par son exécution brillante et son sens de la mise en scène, Langhoff avait particulièrement visé ce public. Les premières rangées de sièges furent attribuées aux SS (ce qui les empêchait également de prendre des photographiques qui auraient pu être utilisées pour la propagande).  Le contenu des numéros lui aussi devait être adapté au niveau limité des SS. D’une manière légère et drôle, il remettait en question l’idéologie nazie. Quant à la chute de chaque numéro comique, elle visait à créer un rire libérateur et unificateur. D’un côté, cet humour maintenait l’illusion que les prisonniers étaient encore capables d’agir indépendamment, ce qui pouvait encourager la volonté de résister. D’un autre, les traits d’humour rappelaient également le pouvoir des autorités du camps, qui tolérèrent l’ensemble sans y mettre fin.

Selon Langhoff, ce cirque permit d’améliorer dans une certaine mesure la relation aux gardiens, et d’insuffler aux détenus un nouvel espoir et du courage. Le « Cirque Konzentrazani » permit aux prisonniers d’exprimer leur souffrance et de résister non seulement à Börgermoor mais également dans d’autres camps de la même région. Des détenus transférés dans les camps environnants vinrent avec le souvenir de ce cirque et il servit de modèle à des événements bien au-delà de Börgermoor. Un événement de même nature se répéta le 1er avril 1934 à Börgermoor et pour le Jour de l’An en 1941 à Neuengamme, où les anciens « soldats du marais » Heinrich Pakullis et Ersnst Saalwächter recréèrent le cirque avec l’idée que l’on devait avoir « un cirque de la vie et un cirque dans la mort ».

Guido Fackler

Sources

Albrecht, R., 1984. "Zirkus Konzentrazani": eine Modellanalyse. Österreichische Zeitschrift für Soziologie 9 , 1(2), 183-190.  

Boldt, W. & Suhr, E., 1985. Lager im Emsland 1933–1945. Geschichte und Gedenken., Oldenburg.  

Drobisch, K. & Wieland, G., 1993. System der NS-Konzentrationslager 1933-1939, Berlin: Akademie Verlag.

Eggerath, Hanna, “Deine Kraft musst Du behalten”: Briefe eines jungen Paares zwischen Gefängnis und Konzentrationslager 1933, Düsseldorf, Förderkreis der Mahn- und Gedenkstätte der Landeshauptstadt Düsseldorf, 2010.

Fackler, G., 2000. "Des Lagers Stimme"– Musik im KZ. Alltag und Häftlingskultur in den Konzentrationslagern 1933 bis 1936, Bremen: Temmen.  

Langhoff, Wolfgang, Les Soldats du Marais. Sous la schlague des nazis, trad. fr. Armand Pierhal, Paris, Plon, 1935.

Lammel, I. & Hofmeyer, G. eds., 1962. Lieder aus den Faschistischen Konzentrationslagern, Leipzig: Friedrich Hofmeister.

Enregistrement

Das Lied der Moorsoldaten 1933 bis 2000. Bearbeitungen – Nutzungen – Nachwirkungen, éd. par Dokumentations- und Informationszentrum (DIZ) Emslandlager, Papenburg (http://www.diz-emslandlager.de/cd02.htm)  Ce double CD propose de nombreuses versions du Börgermoorlied reprises entre 1937 et 1999. L’article de Guido Fackler y est reproduit.