Dès les premières années du système concentrationnaire nazi, les prisonniers écrivirent de nouveaux textes sur des mélodies connues ou composèrent des chants entièrement nouveaux. Ces chants de camps ou Lagerlieder, qui racontaient les épreuves, les souffrances et les espoirs des détenus, forment un genre à part entière. Un sous-genre comprend les hymnes des camps de concentration. Par contraste avec d’autres chants nés dans ces lieux, les hymnes se référaient par leur contenu à un camp particulier, généralement nommé dans le titre, dans lequel ils servaient de mélodie presque « officielle » et identifiable.

Le Börgermoorlied, chant modèle précurseur (1933-1936)

L’un des premiers hymnes de camp, le Börgermoorlied (« chant de Börgermoor »), également connu sous le titre Moorsoldatenlied (« chant des soldats du marais ») ou Lagerlied von Börgermoor (« chant du camp de Börgermoor) – et en français sous le titre du « Chant des Marais » – fut composé en 1933. À la différence de la plupart des hymnes qui suivront, ce chant fut créé indépendamment de l’autorité SS et fut dans un premier temps autorisé à être joué officiellement. Il se diffusa rapidement à l’intérieur et à l’extérieur du système concentrationnaire comme un symbole du désir d’auto-détermination des prisonniers. Très populaire auprès des détenus et des gardiens eux-mêmes, il servit de modèle pour des hymnes de camps ultérieurs. Bien que les informations soient aujourd’hui encore fragmentaires, on peut recenser une demi-douzaine de ces hymnes rien que pour la phase des premiers camps.

  

Camp

Titre ou

première phrase du chant

Compositeur ou

mélodie connue

Parolier

Lichtenburg

« Ein Lichtehäftling war ich zwar » 

(« J’étais bien un prisonnier de Lichtenburg »), Version d’origine du chant « Esterwegen »

Adapté du chant de soldat « Ich bin ein Bub vom Elstertal » (« Je suis un gars de la vallée de l‘Elster »)

Inconnu

Esterwegen

« Esterwegen » ou « Esterwegenlied »

(« Chant d’Esterwegen »)

Variation sur « Ein Lichtehäftling war ich zwar »

Inconnu

Kislau, probablement 1933

« In Kislau gehn die Tore auf »

(« À Kislau les portes se dressent »)

Compositeur et mélodie inconnus

Inconnu

Lichtenburg,

novembre/

décembre  1933

« Lichtenburger Lagerlied » (« Chant du camp de Lichtenburg »)

Compositeur inconnu

Un professeur à propos duquel on ne sait rien de plus

Heuberg, début de l’été 1933

« Lied der Heuberger » ou « Heuberglied »

(« Chant de ceux de Heuberg » ou « chant de Heuberg »)

Adapté du chant folklorique russe « Stenka Rasin »

Inconnu

Sachsenburg, été 1933

« Lied von Sachsenburg »

(« Chant de Sachsenburg »)

Adapté du chant d’Agitprop « Arbeitsmann, du lebst in Not » (« Travailleur, tu vis dans la misère »)

R. Seidel ou Rudi Reinwarth


Les hymnes, œuvres de commande des SS (1936-1944)

C’est seulement après 1936 et avec la transformation structurelle du système concentrationnaire qu’on observe un intérêt de plus en plus grand des autorités des camps pour les hymnes. À cette époque, de nombreux commandants exigèrent que leur camp se dote d’un hymne propre pour se différencier des autres. Ce fut le cas à  Sachsenhausen, « camp modèle » de la nouvelle génération de camps après 1936. Le Sachsenhausenlied ou Sachsenhausener Lagerlied (« Chant de Sachsenhausen » ou « Chant du camp de Sachsenhausen ») naquit d’une directive spéciale du commandant du camp à l’hiver 1936/37. Bien qu’il ait été interdit au bout de quelques années, nombre de prisonniers et de gardiens continuèrent à l’entonner, souvent en cachette. Il en fut de même pour le Buchenwaldlied (« chant de Buchenwald »). En décembre 1938, le Lagerführer Arthur Rödl, chef du camp de détention de Buchenwald ordonna par haut-parleurs qu’un nouveau chant soit créé. À la fin du mois, le « Chant de Buchenwald » était martelé aux prisonniers. « Dans vingt-quatre heures, tous doivent le connaître ! Demain, vous chanterez le chant entier ! » fut l’ordre de Rödl.

Durant un moment, le chant fut interdit, supposément parce qu’une radio étrangère l’aurait diffusé en mentionnant que son compositeur était juif. Il semblerait que Rödl soit intervenu en personne auprès de la Gestapo pour que « son » chant puisse continuer à résonner. C’est seulement après le changement du cours de la guerre que l’administration du camp en prit ombrage, et son exécution fut interdite après juin 1943. « La marche devint notre hymne, que nous chantions à chaque opportunité. Plus que tout autre chose, son refrain devint l’expression de nos espoirs », dira Hermann Leopoldi, compositeur du chant, pour expliquer la raison du succès du chant. Populaire auprès des SS eux-mêmes, il fut adopté par d’autres camps. Dans le chant « O Wewelsburg, ich kann dicht nicht vergessen! » (« Oh Wewelsburg, je ne peux pas t’oublier ! »), un ancien prisonnier de Buchenwald reprit et adapta l’hymne, ce pour quoi il reçut peut-être 20 Reichsmarks du commandant du camp. Une autre reprise du chant est le Treblinkalied ou « Chant de Treblinka ». À la différence des autres hymnes de camps, ce chant appelle les détenus à l’obéissance, la soumission et la discipline, très probablement car ce chant fut adapté par le SS Kurt Hubert Franz, un adjoint du commandant ayant été en poste à Buchenwald. Fritz Löhner-Beda, l’auteur du Buchenwaldlied, fut transféré à Auschwitz III (Monowitz), où il fut assassiné. Pendant son séjour, il y écrivit le Buna-Lied.

L’hymne de Neuengamme doit sa création à un concours qui recueillit plus de trente propositions. Ce concours eut lieu au printemps 1942 sous la supervision du prisonnier le plus ancien du camp et avec l’accord des autorités du camp. Le chant Konzentrationäre (« Concentrationnaires ») fut choisi. Ce chant est également connu sous le titre Neuengamme Lagerlied, avec de légères modifications par rapport à l’original, probablement des distorsions causées par la transmission de bouche à oreille entre prisonniers, ce qui prouve que le chant fut populaire et chanté à de nombreuses reprises.

Dans nombre de camps, les hymnes étaient chantés régulièrement durant l’appel, les marches ou exercices, ou sur ordre. Dans le même temps, ces hymnes n’étaient pas seulement autorisés par les SS, ils étaient également acceptés par les prisonniers ; d’œuvres de commande, ils devinrent donc aussi des chants pour les détenus. Ceci vient du fait qu’ils avaient été composés par des prisonniers, qu’ils finissaient le plus souvent par une note positive, et qu’ils exprimaient généralement les sentiments et les espoirs de tous, parfois d’une manière très indirecte, parfois plus ouvertement. En tout état de cause, les hymnes des camps firent donc, au moins pour un temps, partie intégrante de la routine du camp et acquirent ainsi un caractère officiel.

Autres chants faisant référence aux camps

Le fait que les hymnes aient été autorisés par les SS les distingue d’autres chants concentrationnaires, qui se réfèrent eux aussi à un camp précis mais n’auraient pu être autorisés par les autorités parce qu’ils étaient écrits dans une langue autre que l’allemand ou du fait de leur caractère contestataire. Un exemple est le Dachaulied, aussi connu sous le titre « Arbeit macht frei » (« Le travail rend libre »), sur un texte de Jura Soyfer et une musique de Herbert Zipper. Inspiré par la devise installée à l’entrée du camp, il fut composé en 1938. Contrairement aux chants composés sur ordre des SS, et donc plus consensuels, le Dachaulied adopte un ton accusateur. Après une diffusion rapide auprès des prisonniers, il fut couché sur le papier à plusieurs reprises et, à l’image du Börgermoorlied, fut même diffusé en dehors de l’Allemagne. De même, dans Auschwitzlied (paroles de Camille Spielbichler et d’une détenue juive anonyme ou peut-être Margot Bachner), adapté de la mélodie de « Wo die Nordseewellen » (« Où les vagues de la Mer du Nord »), le camp y est dénoncé comme « maudit », dans un endroit de province détesté par les détenus. Ainsi également dans le Ravensbrücklied (après 1942, paroles de deux prisonnières soviétiques russes, mélodie adaptée d’un chant folklorique russe) qui, bien que plus mesuré dans sa formulation, s’adresse aux femmes russes catégorisées comme communistes par les nazis.

La référence à un camp particulier n’est pas la caractéristique unique des hymnes de camps, elle se retrouve dans grand nombre d’autres chants. Cela peut également passer par des motifs plus généraux (les « fils barbelés », le « kapo », le « camp »), des indications topographiques (« tout près de Hambourg », « entre la Vistule et la Sola », « au bord de la forêt ») ou des mentions de lieux précis (par exemple dans les chants « Fern verbannt nach Emslands Norden » – « Bannis au loin vers le nord de l’Emsland » – ou dans la Westerbork Serenade). Les alllusions pouvaient être vagues, car de simples indices suffisaient aux prisonniers pour identifier un lieu. D’un point de vue psychologique, cela accentuait l’effet de tels chants sur ceux qui les interprétaient, créant une identité collective en tant que prisonniers d’un camp particulier.

Sources

Fackler, Guido, "Des Lagers Stimme"– Musik im KZ. Alltag und Häftlingskultur in den Konzentrationslagern 1933 bis 1936, Bremen, Temmen, 2000.  

Fackler, Guido, « "Machts ein eigenes Lagerlied ..." : Liedwettbewerbe im KZ », in Dietrich Helms, Thomas Phleps (éd.), Keiner wird gewinnen. Populäre Musik im Wettbewerb, Bielefeld, Typoscript, 2005, p. 57-81.

Fackler, Guido, « Lied und Gesang im KZ », Lied und populäre Kultur/Song and Popular Culture. Jahrbuch des deutschen Volksliedsarchivs, n°46 (2001), p. 141-198.

Lammel, Inge & Hofmeyer, Günter (éd.), Lieder aus den Faschistischen Konzentrationslagern, Leipzig, Friedrich Hofmeister, 1962.

Staar, Sonja, « Kunst, Widerstand und Lagerkultur. Eine Dokumentation », Buchenwaldheft n°27, 1987.

Enregistrements

Ausländer, Fietje / Brandt, Susanne / Fackler, Guido: "O Bittre Zeit. Lagerlieder 1933 bis 1945". Papenburg: DIZ Emslandlager, 2006, http://www.diz-emslandlager.de/cd03.htm). 

KZ Musik. Music composed in concentration camps (1933–1945). Anthologie éditée par Francesco Lotoro. Rome: Musikstrasse.