Au printemps 1943, Kadriel Broydo compose « Tsum besern morgn » (« Vers un lendemain meilleur »), un chant d’espoir pour l’avenir des Juifs de Vilnius. Cet auteur et compositeur prolifique, qui avait été l’une des figures les plus importantes de l’éclosion du théâtre dans le ghetto, passa plusieurs mois à préparer l’une de ses principales revues de théâtre intitulée Moyshe halt zikh (Tiens bon, Moïse). Quelques jours seulement avant d’avoir écrit la note finale, durant la liquidation du ghetto en septembre 1943, il fut arrêté par la Gestapo. Il fut tout d’abord acheminé vers des camps de Lettonie et de Lituanie, où il continua à composer en dépit des conditions exécrables. Il fut ensuite déporté au Stutthof, près de Gdansk, comme travailleur esclave. Alors que l’Armée rouge s’approchait, il fut évacué avec des milliers d’autres prisonniers dans une « marche de la mort » au cœur de l’hiver, le 25 janvier 1945. Certains furent envoyés vers l’Ouest en Allemagne, tandis que plusieurs milliers, parmi lesquels Broydo lui-même, partirent vers l’Est. Ceux qui survécurent à la première marche, sans nourriture ni eau ni vêtements appropriés, atteignirent une petite ville sur la mer Baltique, où ils furent enfermés plusieurs jours dans une usine abandonnée. Ils furent ensuite conduits, par groupes de cinq, sur les rives et précipités dans l’eau gelée, dans des trous creusés à cet effet dans la glace. Ceux qui tentèrent d’en ressortir furent fusillés. Ainsi périt l’un des membres les plus célèbres et talentueux du théâtre de Vilnius.

Broydo était né à Vilnius en 1907 et avait grandi durant les années où la richesse de la vie culturelle avait valu à la ville la réputation d’être « la Jérusalem de la Lituanie ». Après des études à l’école hébraïque de Vilnius, il commença à travailler pour le théâtre yiddish, s’investissant dans diverses troupes, dans des cercles d’amateurs ou du théâtre de marionnettes. Il écrivit également des scripts et de la musique, et bientôt nombre de ses créations furent connues. Durant l’entre-deux-guerres il partit pour la France, où il poursuivit sa carrière théâtrale. Mais l’invasion de la Pologne par l’armée allemande le décida à rentrer dans sa ville natale de Vilnius.

Dans le ghetto de Vilnius, Broydo devint rapidement une figure centrale de la vie culturelle. En plus de jouer ou de diriger, il composa des poèmes, des chansons et des revues de théâtre. Il tint un rôle, d’une manière ou d’une autre, dans presque chaque pièce mise en place durant les années du ghetto. Nombre de ses chansons devinrent des succès, chantés par les habitants du ghetto durant leur travail quotidien. Bien que les paroles n’éludent pas la misère qui environnait les prisonniers, elles exprimaient également régulièrement l’espoir en un futur meilleur ou étaient encourageantes.

Parmi ses chansons les plus célèbres composées durant les années de guerre, on peut citer  « Geto, dikh fargesn vel ikh keyn mol nit » (Ghetto, je ne t’oublierai jamais), « Es shlogt di sho » (L’heure sonne), and « Moyshe halt zikh » (Tiens bon, Moïse). Ses chansons évoquaient souvent les héros ou victimes oubliés, spécialement les femmes et les enfants. L’un de ces chants, initialement écrit pour une revue de théâtre, fut adapté et devint l’hymne non-officiel de l’orphelinat du ghetto. Ses revues incluent Korene yorn un vey tsu di teg (Des années de maïs et des années de malheur), Men ken gornit visn (Tu ne peux jamais savoir), et Moyshe halt zikh. De nombreuses chansons survécurent à la guerre, dont certaines sont toujours considérées comme des classiques et chantées à la fois en Yiddish et dans diverses traductions.

Sources

Fater, Y., 1970. Yidishe muzik in poyln tsvishn beyde velt-milkohmes, Tel Aviv: Velt federatsye fun poylishe yidn.  

Freund, F., Ruttner, F. & Safrian, H. eds., Ess Firt Kejn Weg Zurik.: Geschichte und Lieder des Ghettos von Wilna, 1941-1943, Vienna: Picus.  

Gilbert, S., 2005. Music in the Holocaust: Confronting Life in the Nazi Ghettos and Camps, Oxford: Oxford University Press.  

Katsherginski, S. & Leivick, H. eds., Lider fun di Getos un Lagern, New York: Alveltlekher Yidisher Kultur-Kongres.  

Silverman, J., 2002. The Undying Flame: Ballads and Songs of the Holocaust, Syracuse University Press.