Né en 1905 à Munich, Karl Amadeus Hartmann étudie avec des musiciens renommés tels que Joseph Haas (élève de Max Reger), Anton Webern, avec lequel il passera du temps durant la guerre, et Hermann Scherchen, un chef d’orchestre collaborant de près avec la Seconde École de Vienne. Il est également influencé par Bach, Mahler, Stravinsky et Hindemith, et ses œuvres intègrent des éléments d’expressionnisme, de jazz et de motifs hongrois inspirés de son amour pour Béla Bartók et Zoltán Kodály. Éduqué dans une famille aux convictions antifascistes affirmées (Kater), Hartmann se refuse à verser dans la xénophobie des années 1920 et 1930. Lorsque la guerre éclate, il se retire complètement de la vie musicale allemande et refuse que sa musique soit jouée. Grâce à l’aide d’un médecin mélomane, il échappe plusieurs fois à la conscription (Kater). Son refus de compromission sous le régime vaudra à sa musique d’être dénigrée comme « dégénérée ».

Un certain nombre de compositions de Hartmann montrent l’effet du climat politique sur sa musique. Son poème symphonique Miserae (1933-34), créé à Prague en 1935 sous la direction de Hermann Scherchen, est dédié aux premiers prisonniers politiques du camp de Dachau. Une dédicace figure en exergue de la partition: « À mes amis qui ont dû mourir par centaines et qui dorment aujourd’hui dans l’éternité; nous ne vous oublions pas (Dachau 1933/34) ». Au printemps 1945, alors qu’il assiste à l’évacuation de Dachau lors des « marches de la mort » il compose sa deuxième sonate pour piano, intitulée 27 avril 1945. Il écrit en dédicace : « Le 27 et 28 avril 1945 se traînait devant nous un flot humain de détenus de Dachau – infini était ce flot – infinie était la misère – infinie était la souffrance. » Hartmann supprima certaines pièces de son catalogue, pour n’en autoriser la publication qu’après la guerre. D’autres ne purent être créées : ainsi son opéra La Jeunesse de Simplicius Simplicissimus, dont la première prévue en Belgique échoua en raison de l’invasion par les troupes hitlériennes. L’œuvre ne sera créée qu’en 1948.

Hartmann composa huit symphonies dont plusieurs chargées de contenu politique. Sa première, dont le titre original était Notre vie : Fragment symhponique (1938) fut retravaillée et devint après la guerre Fragment symphonique : Essai de Requiem, en l’honneur des victimes du nazisme. La Sinfonia tragica (1941) en deux mouvements est une condamnation de la guerre, qu’il juge « le pire des crimes de la tyrannie » ; elle sera intégrée à sa troisième symphonie, tout comme sa symphonie Lamentation (Klagegesang) (1944-45) composée en l’honneur d’un scientifique marxiste, Robert Havemann, arrêté par la Gestapo. Enfin, sa symphonie pour cordes n°4 (1947) est issue d’un « concerto symphonique » de 1938 qui se concluait par une « Épitaphe aux guerriers ». Elle fut créée en Bavière en 1948 sous la direction de Hans Rosbaud et inspira les Variations sur un thème de Karl Amadeus Hartmann de John McCabe (1964). Elle fut également citée par Hans Werner Henze comme l’une des influences exercées sur sa musique.

Une autre composition chargée de contenu politique est le Concerto funèbre pour violon et orchestre à cordes (1939, révisé en 1959), originellement intitulé Musique de deuil (Musik der Trauer) en protestation contre l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes nazies. Le premier mouvement fait entendre un choral hussite, tandis que le dernier reprend le chant Unsterbliche Opfer (Victimes immortelles), transcrit par son mentor Hermann Scherchen lors de son internement en Russie durant la Première Guerre mondiale. Ce chant est également présent dans la symponie n°11 L’Année 1905 de Dmitri Chostakovitch, en référence à la révolution russe. Le Concerto funèbre parvint jusqu’en Suisse où il fut créé à Saint-Gall le 29 février 1940.

Après la guerre, Hartmann est l’un des seuls compositeurs insoupçonnables de collaboration avec les nazis, et il est nommé dramaturge musical de l’Opéra d’État de Bavière par les Alliés américains. Il devient une figure incontournable dans la reconstruction de la vie musicale en Allemagne de l’Ouest, notamment par sa série de concerts Musica Viva inaugurée en novembre 1945 avec pour objectif de réintroduire le répertoire moderne banni par les nazis. Cette série aida également des compositeurs émergents tels que  Iannis Xenakis, Olivier Messiaen et Luciano Berio à se faire connaître du public. Malheureusement, la musique de Hartmann est, aujourd’hui encore, trop souvent méconnue.

Daisy Fancourt

Traduit et retravaillé par Élise Petit

Sources

Kater, Michael, Huit portraits de compositeurs sous le nazisme, trad. fr. Sook Ji et Martin Kaltenecker, Paris, Contrechamps, 2012.

Kater, Michael, The Twisted Muse: Musicians and their Music in the Third Reich, Oxford, Oxford University Press,1997.  

Petit, Élise, Giner, Bruno, « Entartete Musik ». Musiques interdites sous le IIIe Reich, Paris, Bleu Nuit, 2015.

Rickards, Guy, Hindemith, Hartmann and Henze, London, Phaidon Press, 1995.