Richard Strauss, from a photograph by Frederick Müller, Munich. Published by Jos. Aibl.

La frontière entre résistance, collaboration et passivité est toujours difficile à cerner lorsqu’il s’agit des artistes ayant vécu et travaillé sous le IIIe Reich. Tandis que certains s’engagèrent publiquement dans le projet artistique du nazisme, d’autres cherchèrent simplement à « s’adapter » au nouveau régime, apportant un soutien discret au pouvoir et s’en désolidarisant lorsqu’eux ou leurs proches étaient menacés. C’est le cas de Richard Strauss, innocenté à l’issue des procédures en « dénazification » après la guerre, mais condamné par Thomas Mann comme un « compositeur hitlérien ».

Dernier représentant vivant de la grande tradition allemande, Strauss connaît une gloire incontestée sous le IIIe Reich, malgré quelques dissensions passagères avec le pouvoir. Comme une partie de la bourgeoisie conservatrice, il est hostile à la République de Weimar et se montre favorable à l’avènement d’une dictature dès 1928. Il accueille donc l’arrivée de Hitler au pouvoir avec l’espoir de voir la tradition musicale restaurée. En mars 1933, il accepte de remplacer Bruno Walter, interdit d’activité par les nazis en tant que Juif, pour diriger l’Orchestre philharmonique de Berlin. En juillet 1933, c’est Arturo Toscanini qui annule sa venue en Allemagne pour protester contre le régime. Strauss le remplace à Bayreuth pour diriger Parsifal, à l’occasion des 50 ans de la mort de Wagner. Winifred le présente à Hitler et Goebbels pendant le deuxième entracte. Après une seconde entrevue en octobre 1933, Goebbels lui propose la présidence de la Reichsmusikkammer (Chambre de Musique du Reich ou RMK). Strauss accepte immédiatement. L’inauguration de la RMK le 15 novembre 1933 est l’occasion de célébrer officiellement le compositeur.

Non engagé politiquement, Strauss commet une lourde erreur d’appréciation lorsqu’il pense pouvoir exercer son rôle de président de la RMK en toute indépendance et les rappels à l’ordre ne se font pas attendre. Début juin 1935, il exige que le nom de son librettiste juif, Stefan Zweig, figure sur l’affiche de leur opéra Die schweigsame Frau. Le 17 juin, il justifie dans une lettre à Zweig – qui lui reproche de s’être exposé politiquement – sa collaboration avec le régime, notamment au sein de la RMK :

Parce que je mime le Président de la Chambre de musique du Reich ? C’est pour faire du bien et empêcher de plus grands maux. Simplement par sens du devoir artistique ! J’aurais accepté cette fonction honoraire, riche en contrariétés, sous n’importe quel gouvernement, mais ni l’empereur Guillaume ni M. Rathenau ne me l’ont proposée.

Le courrier, intercepté par la Gestapo, est transmis à Hitler et déclenche la fureur de Goebbels, qui voit son autorité outrepassée : « La lettre est culottée et, de plus, monstrueusement bête. Strauss aussi doit partir. Congé sans tambour ni trompette. » Après lui, Peter Raabe se chargera avec zèle de la « déjudaïsation » de la RMK et atteindra les objectifs fixés par Goebbels. Suite à l’affaire Zweig, Strauss sollicite un entretien auprès de Hitler pour se justifier, mais il ne sera jamais reçu.

Après la promulgation des Lois de Nuremberg, il se cherche de nouveaux soutiens capables de protéger sa belle-fille, « demi-juive » selon la terminologie nazie. Malgré son éviction par Hitler et Goebbels, il reste un compositeur incontournable et il est donc associé à des événements à potentiel propagandiste. En 1936, son Hymne olympique est donné en ouverture des Jeux d’hiver à Garmisch-Partenkirchen et de ceux d’été en août à Berlin, sous sa direction. Il dirige Arabella et Festliches Präludium aux Journées musicales du Reich de mai 1938. Le 11 juin 1939, à l’occasion du concert de célébration de son 75e anniversaire à Vienne, il s’entretient avec Goebbels, qui l’assure qu’il demandera à Hitler la protection pour sa belle-fille et ses deux petits-fils, protection finalement jamais obtenue. En septembre 1941, il emménage avec la famille de son fils à Vienne. Il ne rentrera à Garmisch qu’en juin 1943. Célébré en Autriche plus qu’en Allemagne durant les dernières années, Strauss est inscrit sur la « liste spéciale des artistes irremplaçables » de la « liste des artistes bénis de Dieu » (Gottbegnadeten-Liste) en 1944.

Afin d’échapper à l’humiliation d’un procès, après la fin des combats, Strauss quitte l’Allemagne dès 1945. Grâce à la protection d’officiers américains admirateurs de sa musique, notamment John de Lancie, pour qui il composera son Concerto pour hautbois, il réussit à partir pour la Suisse, d’où il effectue des voyages réguliers en Europe. À la fin de l’année 1946, la presse américaine se fait le relais d’accusations de collaboration avec le régime nazi, auxquelles il répond dans une lettre remise à l’acteur Lionel Barrymore en janvier 1947 : « Mon intention de quitter l’Allemagne pour la Suisse n’a pas pu se concrétiser car je n’ai réussi qu’avec de grandes difficultés à sauver ma famille de l’extermination par les nazis, et mes diverses demandes pour quitter l’Allemagne ont toujours été rejetées par la Gestapo », ajoutant en outre qu’il n’avait jamais dirigé à aucun événement politique lié au parti nazi. Son procès en dénazification s’ouvre en mai 1947, en son absence. Privé d’une partie de ses revenus, Strauss peut cependant compter sur nombre de soutiens financiers dans le monde musical, notamment hors de l’Allemagne : du 5 au 29 octobre 1947, son ami le chef d’orchestre Sir Thomas Beecham met ainsi en place un cycle de concerts en son honneur à Londres. Strauss y dirige à deux reprises l’orchestre symphonique de la BBC au Royal Albert Hall. En juin 1948, il est acquitté par le tribunal en dénazification ; il s’établira à nouveau à Garmisch-Partenkirchen jusqu’à sa mort en septembre 1949.

Élise Petit

Sources

Kater, Michael, The Twisted Muse: Musicians and their Music in the Third Reich, Oxford, Oxford University Press, 1997.  

Kater, Michael, Huit portraits de compositeurs sous le nazisme, trad. fr. Sook Ji et Martin Kaltenecker, Paris, Contrechamps, 2012.

Kater, Michael, Riethmüller, Albrecht (éd.), Music and Nazism: Art under Tyranny, 1933-1945, Laaber, Laaber Verlag, 2003.

Meyer, Michael, The Politics of Music in the Third Reich, New York, Peter Lang, 1993. 

Kennedy, Michael, Richard Strauss. Man, Musician, Enigma, Cambridge, Cambridge University Press, 1999.

Petit, Élise, Musique et politique en Allemagne, du IIIe Reich à l’aube de la guerre froide, Paris, PUPS, 2018.

Strauss, Richard, Zweig, Stefan, Correspondance 1931-1936, éd. Bernard Banoun, trad. fr. Nicole Casanova et Bernard Banoun, Paris, Flammarion, 1994.