Docteur en philologie, Joseph Goebbels ambitionne tout d’abord de devenir écrivain, mais sans succès. Sa candidature au poste de journaliste d’un journal berlinois est également refusée. L’auteur déçu s’installe finalement à Munich, où il entend Hitler pour la première fois. Il rejoint le parti nazi dès 1924. Les discours qu’il écrit lui valent l’attention de Hitler et il devient l’un de ses premiers collaborateurs et l’un de ses amis les plus proches. Envoyé dans la Ruhr occupée, il y constitue les premiers groupes locaux nationaux-socialistes et se fait remarquer par ses articles virulents contre la présence de contingents noirs français. Il devient en 1926 Gauleiter de Berlin, une responsabilité politique propre au NSDAP, alors minoritaire en Allemagne. Deux ans plus tard, il est l’un des premiers députés nationaux-socialistes à siéger officiellement au Reichstag. En avril 1930, Hitler le désigne comme « chef de la propagande » du Parti.

Goebbels joue un rôle important lors des élections de 1932, participant largement à la victoire de Hitler. Le 13 mars 1933, il est nommé ministre du Reich pour l’Éducation populaire et la Propagande (Reichsminister für Volksaufklärung und Propaganda) par le maréchal Hindenburg. Suivra, entre septembre et novembre, la naissance de la Chambre de culture du Reich, qui lui assure un contrôle sur toute la production artistique du pays.

La position de Goebbels face à la création artistique dans l’Allemagne nazie est plus complexe que celle de son concurrent Alfred Rosenberg : c’est lui qui orchestre et met en scène à Berlin et dans vingt-et-une autres villes universitaires les autodafés du 10 mai 1933, lors desquels plusieurs dizaines de milliers d’ouvrages sont brûlés. Mais presque dans le même temps, il tolère et soutient certains artistes expressionnistes, une esthétique décriée par les partisans de Rosenberg. Enfin il tente, durant les premières années, de conserver au répertoire des œuvres musicales stigmatisées comme « dégénérées ». L’intransigeance de Hitler dans le domaine de la modernité artistique poussera le plus souvent Goebbels à renoncer à ses goûts personnels ; ce qui ne l’empêchera pas de s’octroyer, dans le cadre des confiscations, nombre de tableaux d’artistes interdits.

En tant qu’ultra-nationaliste, Goebbels souhaite en fait promouvoir toute œuvre mettant en valeur l’hégémonie allemande en matière artistique ; c’est pourquoi il protège tout d’abord des artistes ou chefs d’orchestre opposés à l’application des lois antisémites, occultant même les origines juives de certains compositeurs talentueux ou protégeant leur épouse. En juin 1938, alors que des chercheurs liés à la Rosenberg découvrent sur les registres de baptême de la cathédrale Saint-Étienne à Vienne que Johann Strauss aurait eu un aïeul juif, il consigne :

Un gros malin a découvert que Joh. Strauss avait un huitième de sang juif. J’interdis de rendre cela public. Premièrement parce que cela n’est pas encore prouvé, deuxièmement parce que je n’ai pas envie de laisser l’ensemble du patrimoine culturel allemand se faire miner peu à peu. Au final, il ne reste plus de notre histoire que Widukind de Saxe, Henri le Lion et Rosenberg. C’est un peu court. 

Pragmatique, Goebbels perçoit que l’application stricte de l’idéologie völkisch entraîne un dangereux appauvrissement de la vie culturelle. En 1937, il écrivait déjà à propos de Rosenberg :

C’est un théoricien obtus et qui nous gâche tout le travail. S’il avait voix au chapitre, il n’y aurait plus de théâtre allemand, mais uniquement du rituel, du Thing, du mythe et autres fatras fumeux. 

Mais cette apparente ouverture culturelle est également et surtout dictée par un sens stratégique : il s’agit de préserver l’image du régime, notamment vis-à-vis de l’opinion publique allemande et même internationale, particulièrement pour les Jeux olympiques de 1936.

Enfin, en tant que stratège extrêmement attentif à l’opinion publique, Goebbels réalise très tôt l’importance de la radio dans la diffusion de l’idéologie nationale-socialiste. Il sera à l’origine de nombreuses initiatives de propagande, notamment la création d’orchestres de jazz et de musique nazie dont le groupe Charlie and His Orchestra, qui enregistrera et diffusera des chansons contre l’ennemi britannique et américain durant la guerre, sur les ondes allemandes à destination de l’étranger.

Fidèle jusqu’au bout à Hitler, qui le désigne comme son successeur sur son testament, Goebbels fait empoisonner ses enfants et se suicide avec sa femme dans le bunker de Hitler peu après ce dernier.

Élise Petit

Sources

Fraenkel, Heinrich, Manvell, Roger, Dr. Goebbels. His Life and Death, New York, Simon and Schuster, 1960.

Goebbels, Joseph, Journal. 1933-1939, éd. Elke Fröhlich, Horst Möller et Pierre Ayçoberry, trad. fr. Denis-Armand Canal, Paris, Tallandier, 2007.

Petit, Élise, Musique et politique en Allemagne, du IIIe Reich à l’aube de la guerre froide, Paris, PUPS, 2018.

Petit, Élise, Giner, Bruno, “Entartete Musik”. Musiques interdites sous le IIIe Reich, Paris, Bleu Nuit, 2015.