Durant toute la durée du régime national-socialiste, les affrontements entre Rosenberg et Goebbels concernant le jazz seront constants. Rosenberg veut un bannissement total et tente de rallier à cette idée nombre de chefs locaux (Gauleiter), d’où des interdictions locales nombreuses. Dans son journal, il se plaint à plusieurs reprises de la politique du ministre de la Propagande et, en 1943, il écrit que Goebbels « fait jouer de la musique de nègres comme on ne l’a jamais fait. » Goebbels souhaite en effet détourner et récupérer le genre dans un but propagandiste. Après l’entrée en guerre, il se lance même dans une entreprise de contre-propagande par la radio, à destination du public anglophone. C’est ainsi que naît l’émission « Germany Calling », animée par William Joyce alias « Lord Haw Haw », qui mêle, durant une vingtaine de minutes, nouvelles du front et sketches. Elle est diffusée à plusieurs moments de la journée et connaît un succès particulier en Grande-Bretagne, car Joyce y lit régulièrement des lettres de prisonniers britanniques détenus dans les camps allemands.

Les pauses musicales de l’émission « Germany calling » sont confiées à un groupe de jazz créé spécialement en avril 1940, et employé par le ministère de la Propagande : Charlie and His Orchestra. Dirigé par Lutz Templin, cet ensemble de haut niveau compte de 16 à 30 musiciens, dont des interprètes renommés à l’époque comme Fritz Brocksieper ou Primo Angeli. Le groupe ne joue aucune composition originale : il reprend des standards de jazz très populaires auprès des auditeurs anglophones, en se contentant de modifier les paroles. Par ce procédé, la musique contribue à propager l’idéologie nazie et doit véhiculer un message défaitiste dans les rangs de l’ennemi, britannique ou américain.

Presque toutes les chansons interprétées et enregistrées par Charlie and His Orchestra sont construites sur le même modèle : la version originale est d’abord introduite par les instruments, ou chantée avec les paroles véritables. S’ensuit une interruption par le chanteur « Charlie »  (Karl Schwedler), le plus souvent sous l’amorce « Voici la nouvelle chanson de Mr Churchill » (« Here is Mr. Churchill’s latest song »). Le standard est alors chanté avec les nouvelles paroles : les modifications, effectuées le plus souvent par Schwedler lui-même, sont subtiles et conservent une grande proximité avec la version originale. Néanmoins, elles reflètent l’antisémitisme nazi et tournent en ridicule les dirigeants des pays alliés contre l’Allemagne, particulièrement Winston Churchill tout d’abord, représenté comme alcoolique et lâche, puis Franklin Delano Roosevelt, associé à la « juiverie internationale » et aux « bolcheviques » après l’entrée en guerre des États-Unis.

Exemple du standard St Louis Blues

Version originale

Je déteste voir le soleil se coucher (bis)
Parce que mon mec a quitté la ville

Si je me sens demain comme aujourd’hui
Je fais mes valises et je prends la tangente

Cette femme de St Louis, avec ses diamants
A attiré mon mec dans ses jupes
Si ce n’était pour du fard et une mise en pli
L’homme que j’aime ne serait jamais parti

J’ai le Blues de Saint-Louis, autant qu’on puisse être bleu
Cet homme a un cœur comme un rocher planté dans la mer
Sinon, il ne serait pas parti si loin de moi.
Nom d’un chien !

Version modifiée

Je déteste voir le soleil se coucher (bis)
Parce que les Allemands vont venir bombarder cette ville

Si je me sens demain comme aujourd’hui
Je fais mes valises et je prends la tangente

Ce maudit Churchill, avec ses guerres et ses trucs
Attire tout le monde dans ses jupes
S’il n’y avait Churchill et sa foutue guerre
Je ne me sentirais pas aussi mal, bon sang !

J’ai le Blues du black-out, autant qu’on puisse être bleu
Cet homme a un cœur comme un rocher planté dans la mer
Il ne peut pas laisser les gens vivre comme ils le veulent.
Nom d’un chien !

Un exemple antibolchevique est le détournement de Bei Mir Bistu Shein de Jacob Jacobs et Sholom Secunda, popularisé par la version des Andrews Sisters sous le titre Bei mir bist du schön en 1937. Il devient alors, selon l’annonce de Schwedler au début de l’enregistrement, « l’hymne de la Fraternité internationale des bolcheviques » (« the Anthem of the International Brotherhood of Bolsheviks »).

Les enregistrements des sessions de Charlie and His Orchestra – près de 300 titres au total – feront ensuite l’objet de copies, envoyées aux émetteurs allemands installés dans les pays occupés. Après la guerre, William Joyce est jugé et condamné à mort, tandis que les musiciens de l’orchestre poursuivront leur carrière sans être inquiétés.

Élise Petit

Sources

Bergmeier, Horst J.P. et Lotz, Rainer E., Hitler’s Airwaves: The Inside Story of Nazi Radio Broadcasting and Propaganda Swing, New Haven/London, Yale University Press, 1997.

Kater, Michael H., Different Drummers. Jazz in the Culture of Nazi Germany, New York, Oxford University Press, 1992.

Petit, Élise, Musique et politique en Allemagne, du IIIe Reich à l’aube de la guerre froide, Paris, PUPS, 2018.

Petit, Élise et Giner, Bruno, “Entartete Musik”. Musiques interdites sous le IIIe Reich, Paris, Bleu Nuit, 2015.

Steinbiβ, Florian et Eisermann, David, « Wir haben damals die beste Musik gemacht », Der Spiegel, 18 avril 1988, p. 228-236 : http://www.spiegel.de/spiegel/print/d-13528677.html