Carl Orff naît en 1895 d’un père officier et d’une mère pianiste, qui lui transmet son amour de la musique. Son intérêt pour la pédagogie musicale le mène dès 1924 à la fondation, avec l’artiste et professeur de gymnastique Dorothee Günther, de l’école Günther-Schule ; il y développe ce qui sera appelé ultérieurement la « méthode Orff » (Schulwerk), une manière d’enseigner la musique et de permettre un développement harmonieux de l’enfant par l’enseignement croisé de la pratique musicale et de la danse, avec une importance primordiale accordée à l’improvisation et dont le pédagogue Leo Kestenberg sera un ardent promoteur sous la république de Weimar. Dans le cadre de ses recherches pédagogiques, Orff publiera cinq volumes de Musique pour enfants (Musik für Kinder). Ses affinités avec des artistes juifs et son admiration pour la musique d’Igor Stravinsky lui attirent l’inimitié des plus conservateurs, avant même l’arrivée des nazis au pouvoir. La Ligue de Combat pour la culture allemande (Kampfbund für deutsche Kultur) fondée par l’idéologue nazi Alfred Rosenberg le taxe même de « bolchevisme culturel ».

Après 1933, Orff sait s’adapter au nouveau régime. Par l’intermédiaire de la Günther-Schule, il fait diffuser sa musique de danse au sein d’associations et de festivals. Son assistant Hans Bergese présente sa méthode à une réunion de référents de Gaue, organisée par Robert Ley. Son ancien étudiant et proche collaborateur Wilhelm Twittenhoff, préfacier d’une édition du Schulwerk en 1935, accèdera pour sa part à la fonction de directeur de formation auprès des professeurs de musique intervenant dans la Jeunesse hitlérienne et promouvra à plusieurs reprises la méthode Orff pour l’éducation rythmique. Malgré l’intérêt suscité, la musique est jugée trop difficile pour une application de masse. 

En 1936, le comité olympique allemand commande à Orff Olympische Jugend (Jeunesse olympique), un cycle de pièces chorégraphiques pour le défilé des enfants aux Jeux olympiques. La musique est interprétée par l’orchestre de son école, sous la direction de sa collègue Gunild Keetman. L’année 1937 voit la création des Carmina Burana à Francfort. L’œuvre remporte un succès local et est louée par une partie de la presse comme une émanation de l’âme du peuple. Ce succès n’a rien de très surprenant au vu des caractéristiques musicales : utilisation de danses et de chants populaires, simplicité mélodique et harmonique, répétition de rythmes simples. Mais l’œuvre est fortement critiquée par le clan Rosenberg, notamment en raison du choix des textes de goliards (clercs itinérants, souvent des étudiants en droit, connus au Moyen Âge pour leurs écrits satyriques en latin), dont certains étaient délibérément paillards. Une campagne de diffamation est lancée dans le journal Die Musik et certaines représentations de Carmina Burana sont annulées ou reportées par mesure préventive par les chefs d’orchestre ou directeurs de théâtres.

En 1938, Orff est toujours un compositeur peu reconnu. En 1939 est créée au théâtre de Francfort sa version « aryanisée » du Songe d’une nuit d’été, qui remporte un succès unanime. À partir de ce moment, les productions de Carmina Burana connaissent un nouveau destin et sont dirigées par les plus grands chefs du régime parmi lesquels Hans Rosbaud (1939), Karl Böhm, (1940) ou Herbert von Karajan (1941), qui les programme à Berlin pour plusieurs semaines. D’autres œuvres suivront : les opéras Der Mond (1939), Orpheus (1940) et Die Kluge (1943), et la cantate Catulli Carmina (1943). En février 1942, un festival est organisé en son honneur à Hannovre, et la Chambre de musique du Reich (Reichsmusikkammer) lui verse une aide de 2 000 Reichsmarks. En 1944, le ministère de la Propagande lui commande une musique pour les actualités filmées et il est ajouté à la liste des compositeurs « bénis de Dieu ». Sa musique est alors jouée non seulement dans la plupart des salles de concert d’Allemagne mais également à l’occasion de rassemblements officiels du parti ; elle est en outre programmée sur les ondes allemandes. Les Carmina Burana connaîtront au total près de 40 productions sous le IIIe Reich.

À la fin de la guerre, Carl Orff reçoit la visite de l’officier américain Newell Jenkins, auquel il avait enseigné la direction d’orchestre à Munich entre 1938 et 1939. Fidèle admirateur d’Orff, Jenkins travaille alors pour l’administration américaine, qui occupe désormais une partie de l’Allemagne. Dans la zone américaine, l’heure est à la « dénazification » et les artistes compromis figurent sur des listes qui décident de l’autorisation ou de l’interdiction de la poursuite de leurs activités. Orff est considéré comme ayant collaboré avec le régime, et risque un procès en dénazification. Il doit au préalable remplir un questionnaire et être auditionné par Jenkins. Convaincu de l’innocence du compositeur, et déterminé à le blanchir, celui-ci lui conseille de prouver qu’il a lutté activement contre le régime. Orff s’appuie sur les attaques du clan Rosenberg pour présenter ses Carmina Burana sous l’angle de la résistance au système nazi. Surtout, il s’invente un passé militant et affirme avoir été membre du mouvement de résistance Die weisse Rose (La Rose blanche), fondé par son ami Kurt Huber, ce que Jenkins accepte sans effectuer aucune vérification. À la suite de cet entretien, les poursuites sont abandonnées. Ses œuvres sont autorisées et il peut même continuer à percevoir des droits sur leur exécution ; il retrouve peu à peu une situation financière acceptable. Son nouvel opéra, Die Bernauerin, est créé à Stuttgart en juin 1947. Il reprend ses activités de compositeur tout en enseignant à l’Akademie der Tonkunst de Munich. En 1961, il ouvre à Salzbourg le Carl Orff-Institut où il dispense sa « méthode » esquissée dans sa Günther-Schule dès les années 1920. À sa mort en 1982, il est célébré comme l’un des compositeurs majeurs de l’histoire de la musique allemande.

Élise Petit

Sources

Kater, Michael, « Carl Orff im Dritten Reich », Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte, 43/1, janvier 1995, p. 1-35.

Levi, Erik, Music in the Third Reich, London, Macmillan, 1994.

Meyer, Michael, The Politics of Music in the Third Reich, New York, Peter Lang, 1993. 

Painter, Karen, Symphonic Aspiration. German Music and Politics, 1900-1945, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2007.

Petit, Élise, Musique et politique en Allemagne, du IIIe Reich à l’aube de la guerre froide, Paris, PUPS, 2018.

Prieberg, Fred, Musik im NS-Staat, Frankfurt/M, Fischer, 1982.