Le nazisme n’était pas un mouvement intellectuel : il courtisait les masses davantage que l’intelligentsia, le film était sa forme de propagande de prédilection, et il s’aidait également de spectacles de grande envergure que de l’usage de la raison. Plus fameux pour brûler des livres qu’en écrire, le parti nazi s’appuyait néanmoins sur des textes pour consolider et imposer sa vision. Parmi les exemples on peut citer le célèbre Mein Kampf (Mon Combat) de Hitler, écrit alors qu’il était emprisonné en 1925, et Les Fondements du xxe siècle de Houston Stewart Chamberlain, gendre de Richard Wagner. Un autre de ces ouvrages est Le Mythe du xxe siècle d’Alfred Rosenberg, qui arguait de la suprématie d’une race « aryenne » et dénonçait le danger que représentaient les Juifs. À l’intérieur du parti, Rosenberg fut mêlé à d’innombrables intrigues et luttes de pouvoir. Celles qui l’opposèrent constamment à Joseph Goebbels font partie des conflits les plus analysés à l’intérieur du régime. En tant que Ministre des territoires occupés à l’Est, il fut impliqué dans la mise en place de politiques génocidaires. Mais son rôle central dans l’histoire de la musique sous le nazisme est encore parfois méconnu.

Issu de parents germano-baltes, Alfred Rosenberg naît le 12 janvier 1893 en Estonie. Se considérant allemand avant tout, Rosenberg se revendique du mouvement völkisch (littéralement « du peuple »), pour lequel le sang et la « race » sont les attributs principaux de l’identité. Comme de nombreux Allemands, il attribue aux Juifs les causes de la défaite dans la Première Guerre mondiale mais aussi la responsabilité de la Révolution russe. Il les perçoit également comme une menace contre la « race aryenne ».

Cherchant à prendre de l’influence dans les organisations d’extrême-droite et antisémites, Rosenberg édite le journal Völkische Beobachter, qui sera l’un des porte-parole du parti nazi les plus influents. Il entre en contact avec Adolf Hitler dès 1919 et voit en lui celui qui pourra régner sur l’Allemagne. Hitler quant à lui voit dans Rosenberg un disciple passionné et loyal qui n’aurait jamais ni le charisme ni la vision nécessaires pour lui porter de l’ombre.

En 1929, Rosenberg fonde la Ligue de combat pour la culture allemande (Kampfbund für deutsche Kultur), l’une des premières organisations culturelles nazies, et surtout la plus active. La KfdK, qui se fixe pour objectif de mettre à l’honneur les artistes aryens « empêchés » tout en éliminant les musiciens « dégénérés », publie des articles diffamatoires et polémiques contre les musiciens juifs et modernistes, soutient les artistes sympathisant au nazisme et encourage la perturbation et le boycott de concerts, mais aussi les menaces et les intimidations du public et des musiciens qu’elle veut faire interdire.

Fort de son succès avec la KfdK, Rosenberg fait publier son Mythe du xxe siècle en 1930. Le livre présente l’histoire du monde comme un combat perpétuel entre les « Aryens » et les Juifs, mais aussi les Africains et autres peuples considérés « inférieurs ». Bien qu’il ait été critiqué pour être trop théorique et abstrait, le livre obtient le soutien de Hitler. Après la victoire de Hitler aux élections de 1933, Rosenberg s’attend donc à prendre le contrôle sur la vie culturelle. Il est amèrement déçu lorsqu’il apprend que Joseph Goebbels a été nommé ministre de la Propagande. Rosenberg se trouve également en compétition avec Hermann Göring, qui contrôle les théâtres du Land de Prusse ; avec Bernhard Rust, amateur de musique et ministre de l’Éducation ; et avec Robert Ley, qui dirige le Front du Travail, et qui contrôle le principal syndicat des musiciens professionnels en Allemagne.

Les conflits entre Rosenberg et Goebbels sont incessants, et peut-être stratégiquement nourris par Hitler, qui exploitait de telles rivalités à son profit. La lutte devient une compétition pour obtenir des responsabilités et asseoir son contrôle sur des services administratifs. Sur la demande de Goebbels, Hitler crée la Reichskulturkammer (Chambre de Culture du Reich) en septembre 1933, à laquelle appartient la branche musicale, la Reichsmusikkammer (Chambre de Musique du Reich). Presque au même moment, Robert Ley crée l’organisation La Force par la Joie (Kraft durch Freude), qui fait office d’organisation culturelle. Rosenberg perçoit ces deux nouvelles organisations comme une attaque directe de son autorité ; sa ligue KfdK est en effet bientôt absorbée par La Force par la Joie.

Le 24 janvier 1934, Rosenberg est néanmoins nommé « délégué du Führer pour la supervision de l’ensemble de la formation spirituelle et idéologique du NSDAP », mais ce titre ronflant ne lui octroie pas davantage de pouvoir. Son bureau  ne peut exercer d’influence que dans le domaine de la vie musicale en Allemagne, en encourageant l’implication de musicologues acquis à sa cause dans les activités du parti et dans l’expansion du Reich. À partir de 1940, il procède par le biais de son « État-major d’intervention du Gouverneur du Reich » (Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg) à la confiscation des œuvres d’art et d’instruments de musique aux Juifs, francs-maçons, communistes et autres opposants dans les territoires occupés ainsi qu’au pillage des bibliothèques et archives, notamment en France d’où partiront vingt-neuf transports pour le château de Neuschwanstein en Bavière jusqu’en 1944.

Après l’invasion de l’Union soviétique en 1941, Rosenberg devient ministre des Territoires occupés à l’Est. C’est cette responsabilité qui lui vaudra la condamnation à mort pour crimes contre l’humanité à l’issue du Procès de Nuremberg. Il est exécuté en 1946 à Nuremberg aux côtés d’autres officiels nazis haut-placés.

Sources

Chapoutot, Johann, La Révolution culturelle nazie, Paris, Gallimard, 2017.

Ingrao, Christian, Croire et détruire. Les intellectuels dans la machine de guerre SS, Paris, Fayard, 2010.

Levi, Erik, Music in the Third Reich, London, Macmillan, 1994.

Meyer, Michael, The Politics of Music in the Third Reich, New York, Peter Lang, 1993. 

Potter, Pamela, « Musicology under Hitler: New Sources in Context», Journal of the American Musicological Society, 49(1), 1996, p. 70-113. 

Prieberg, Fred, Musik im NS-Staat, Frankfurt/M, Fischer, 1982.  

Steinweis, Alan, Art, Ideology and Economics in Nazi Germany: The Reich Chambers of Music, Theatre and the Visual Arts, Chapel Hill: University of North Carolina Press, 1993.