Hanns Eisler (à gauche) et Bertolt Brecht (à droite), 21 mars 1950, à l’occasion d’une réunion du comité préparatoire de l’Académie des Arts de Berlin-Est.
Bundesarchiv via Wikimedia Commons.
« Auferstanden aus Ruinen » fut l’hymne national de l’Allemagne de l’Est (RDA) durant toute son existence de 1949 à 1990.

Hanns Eisler naît à Leipzig en 1898 dans une famille mélomane et commence à composer dès l’âge de dix ans. L’engagement politique de son frère et de sa sœur suscite très tôt chez lui un intérêt pour les idées communistes. Il entame sa première œuvre pacifiste, l’oratorio Contre la guerre (Gegen den Krieg), avant d’être mobilisé de 1916 à 1918. Après la guerre, il s’installe à Vienne et découvre la musique d’Arnold Schönberg, auprès duquel il prend des leçons privées de composition. Pour gagner sa vie à Vienne, Eisler dirige des chœurs de travailleurs et enseigne la musique à des ouvriers, ce qui  le mène à réfléchir sur le rôle social de la musique.

À partir de 1925, Eisler s’installe à Berlin et s’engage politiquement en faveur du communisme, même s’il ne devient jamais membre du Parti communiste allemand. Ce rapprochement cause la rupture avec Schönberg. Son engagement s’exprime dès lors de diverses manières : il collabore avec la troupe d’Agit-prop « Das rote Sprachrohr » (« Le Porte-voix rouge »), publie des articles dans le journal Die rote Fahne (Le Drapeau rouge) et donne des cours du soir dans des écoles du parti communiste. Il rencontre de nombreux artistes dont Bertolt Brecht. La collaboration fructueuse entre les deux hommes ne cessera qu’avec la mort de Brecht en 1956. Ensemble, ils composent de nombreux chants politiques qui seront célèbres sous la République de Weimar, dont le « Chant du front uni » (« Einheitsfrontlied ») et le « Chant de solidarité » (« Solidaritätslied »), qui figurera dans Kuhle Wampe (« Ventres glacés ») de Slátan Dudow, premier film ouvertement communiste sorti en 1932. La partition du chant figurera dans l’exposition Entartete Musik de 1938.

Alors que Hitler accède au pouvoir en 1933, Eisler est en voyage à Vienne et ne rentre pas en Allemagne. Il passe par la Tchécoslovaquie, Londres, Paris puis le Danemark avant d’effectuer une tournée de concerts aux États-Unis entre février et mai 1935. En 1937, il voyage à Madrid pour soutenir la République espagnole contre le coup d’état de Franco. Il y compose des chansons pour les Brigades Internationales, dont No pasarán. Muni d’un simple visa touristique, il arrive aux États-Unis en 1938. Souhaitant prolonger son séjour, il doit demander un visa d’immigrant en 1939. Mais les politiques de quota d’émigration et son passé communiste lui valent plusieurs refus des autorités américaines. Grâce à de nombreux soutiens, il est finalement accepté en 1940.

Alors que son style berlinois était assez simple, la période américaine d’Eisler marque un retour au dodécaphonisme. La guerre et l’exil s’expriment notamment dans une série de Lieder, écrits pour la plupart sur des poèmes de Brecht. En 1942, il part pour Hollywood et sympathise avec Charlie Chaplin. Il compose des musiques de films pour Joseph Losey, Jori Ivens ou encore Jean Renoir. En 1944, il est nominé aux Oscars pour la musique du film Les Bourreaux meurent aussi (Hangmen Also Die!) de Fritz Lang.

En 1947, il fait les frais de l’anticommunisme américain. Auditionné par la « Commission des activités non-américaines » (House Un-American Activities Committee) il est accusé d’avoir infiltré le milieu artistique hollywoodien en tant qu’agent communiste. Il est stigmatisé publiquement comme le « Karl Marx du communisme dans le domaine musical ». Malgré le soutien de Charlie Chaplin, Albert Einstein, Aaron Copland ou encore d’Eleanor Roosevelt, il est expulsé du territoire américain. Eisler donne son concert d’adieu à New York en février 1948 et quitte définitivement le pays le 26 mars.

Eisler s’établit à Berlin-Est en juin 1949. C’est là qu’il compose l’Hymne national de la RDA Auferstanden aus Ruinen  (« Ressuscitée des ruines ») sur des paroles de Johannes R. Becher, futur ministre de la Culture. Un an plus tard il est nommé professeur de composition au Conservatoire de Berlin-Est. Malgré le prestige dont il jouit en RDA, Eisler est rapidement accusé de « formalisme » par les radicaux du réalisme-socialiste. En 1955 il signe la musique de Nuit et brouillard, documentaire d’Alain Resnais sur la déportation. Il décède le 6 septembre 1962 à Berlin.

Par Élise Petit

Sources

Combes, André, Vanoosthuyse, Michel, et Vodoz, Isabelle (éd.), Nazisme et anti-nazisme dans la littérature et l’art allemands (1920-1945), Lille, Presses universitaires de Lille, 1986.

Eisler, Hanns, Musique et société [1973], trad. fr. Diane Meur, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1998.

Fischbach, Fred, Hanns Eisler : Le musicien et la politique, éd. par Franck Fischbach, Bruxelles, Peter Lang, 1999.

House of Representatives (éd.), Hearings Regarding Hanns Eisler, Washington, US Govt. Printing Office, 1947.

Huynh, Pascal, La musique sous la République de Weimar, Paris, Fayard, 1998.

Petit, Élise, Musique et politique en Allemagne, du IIIe Reich à l’aube de la guerre froide, Paris, PUPS, 2018. 

Partitions

Bentley, Eric (éd.), The Brecht-Eisler Songbook, London, Oak Publications, 1967, rééd. 2014.