Pour beaucoup de compositeurs juifs, la montée du nazisme en Allemagne et en Autriche signifia un choix cornélien : rester dans un environnement de plus en plus hostile au futur incertain, ou partir pour des pays inconnus en abandonnant son héritage culturel. Dans les premiers jours du nazisme, quand le choix n’était pas encore évident, cette décision fut difficile à prendre. Peu après l’arrivée de Hitler, Kurt Weill notait : « Ce qui se passe ici est tellement nauséabond que je ne peux pas penser que cela dure plus de quelques mois… Mais je pourrais tout aussi bien me tromper. » Après la promulgation de diverses lois visant, pour les nazis, à « nettoyer » la vie culturelle allemande en excluant les Juifs, les compositeurs furent contraints à envisager l’exil pour des raisons financières, quel que soit leur pressentiment : ils ne pouvaient adhérer à la Chambre de musique du Reich nouvellement créée et même si les réglementations ne furent pas toujours appliquées à la lettre dès les premiers mois du régime, leurs droits d’auteur se restreignirent rapidement. De nombreux compositeurs quittèrent tout d’abord l’Allemagne pour l’Europe et les pays limitrophes : Egon Wellesz ou Berthold Goldschmidt s’établirent en Grande-Bretagne, Kurt Weill et Arnold Schönberg en France, Herbert Zipper et Stefan Wolpe en Autriche. D’autres fuirent directement aux États-Unis, pour y exercer à l’université, à Broadway ou à Hollywood. Ils seront rejoints par une deuxième vague d’exil après le rattachement de l’Autriche et l’occupation de la France. Ainsi, certains des compositeurs juifs les plus reconnus du début du xxe siècle subirent un bouleversement majeur qui exercera un effet durable sur leur musique. Parmi ceux-ci figurent Arnold Schönberg, Kurt Weill et Erich Korngold. D’autres compositeurs non juifs, tels qu’Ernst Křenek ou Paul Hindemith, choisiront l’exil pour des raisons non liées à leur identité.

Schönberg est peut-être le plus célèbre des compositeurs partis en exil. Converti au catholicisme, il revint néanmoins à la religion juive en 1933, peu après sa démission forcée de l’Académie des Arts de Berlin, où il enseignait depuis 1925. Schönberg fait partie des compositeurs qui s’installèrent finalement en Californie, comme Ernst Toch ou Igor Stravinsky. Comme nombre d’entre eux, il eut du mal à se faire à sa vie en dehors de l’Europe. Pour les nazis, sa musique relevait du « bolchevisme artistique » et d’une « dégénérescence » de la musique allemande amorcée auparavant par Gustav Mahler. Dans son pays d’adoption, elle sera à peine plus populaire jusqu’à la fin de la guerre ; Schönberg fut donc contraint à accepter nombre d’occupations d’enseignement dans diverses universités californiennes ainsi que des leçons privées. Malgré tout, il produisit certaines de ses œuvres majeures en exil, notamment Kol Nidre (1938) et surtout la plus puissante, A Survivor from Warsaw (Un Survivant de Varsovie, 1947), inspirée du témoignage d’un survivant du soulèvement du ghetto de Varsovie. Schönberg devint citoyen américain en 1941, modifiant l’orthographe de son nom en Schoenberg, et resta vivre en Californie jusqu’à sa mort en 1951.

Alors que Schönberg faisait preuve de réticence relative pour s’intégrer à son nouvel environnement culturel, Kurt Weill sut saisir toutes les nouvelles opportunités que lui offrait son exil et contribua de façon décisive au genre du musical (théâtre musical) américain. Le compositeur de L’Opéra de quat’ sous (1928) et de Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny (1927-29) avait une cible pour les nazis avant même leur accession au pouvoir. La vague d’arrestations qui suivit l’incendie du Reichstag le 27 février 1933 le convainquit qu’il était en danger. Il s’installa tout d’abord en France, où il était relativement célèbre. Mais l’antisémitisme croissant le décida à partir pour les États-Unis en 1935. Il s’y engagea dans un monumental projet de fresque musicale sur l’histoire du peuple juif, The Eternal Road, créé en 1937. Entre temps, Weill avait décidé de délaisser ses expériences européennes pour s’essayer au genre du musical américain. Il signa quelques grands succès dont Knickerbocker HolidayLady in the Dark et One Touch of Venus. Bien qu’il ne se soit pas engagé politiquement contre le nazisme, il y contribuera musicalement en 1943 avec le spectacle monumental We Will Never Die, qui dénonçait les atrocités commises dans les camps et le massacre des populations juives d’Europe. Comme Schoenberg, Weill devint citoyen américain. Il décède à New York en 1950.

Weill avait également essayé de travailler pour Hollywood, qui fournissait une source importante de travail pour de nombreux écrivains, compositeurs ou musiciens exilés. Mais il n’acceptait pas les restrictions que les producteurs de films appliquaient. Ceci n’embarrassait guère l’enfant prodige viennois désormais adulte, Erich Korngold. Compositeur d’opéra réputé des deux côtés de l’Atlantique – son opéra La ville morte de 1920 avait connu un succès retentissant au Metropolitan Opera de New York – Korngold avait déjà collaboré pour Hollywood en 1934, à l’invitation de l’émigré Max Reinhardt. Mais ce n’est qu’en 1938 qu’il s’établit de manière permanente en Californie, encouragé par le succès de sa musique pour le film de cape et d’épée Les Aventures de Robin des Bois avec Errol Flynn et alors que les nazis rattachaient l’Autriche au Reich. La contribution de Korngold au genre de la musique de film américaine fut décisive, et de nombreux compositeurs comme John Williams ou Jerry Goldsmith ont fait part de l’influence de sa musique sur leurs œuvres. Le style de l’ancienne Vienne imprègne souvent nombre de ses partitions, et sa première œuvre composée en exil était affectueusement surnommée Robin des Bois dans la forêt viennoise par les membres de l’orchestre de la Warner Brothers. Bien qu’il fît quelques tentatives pour reprendre sa carrière musicale et opératique en Autriche après la guerre, Korngold était plus à l’aise avec l’imagerie nostalgique d’avant-guerre qui imprègne sa musique, et il resta finalement vivre en Californie. Il devint également citoyen américain et mourut en 1957.

Les compositeurs juifs ne furent pas les seuls à être forcés à l’exil. L’Autrichien Ernst Křenek était, selon les critères nazis, « Aryen ». Il était néanmoins considéré comme « bolchevique culturel » et la propagande nazie le décrivait souvent comme juif. En tant que compositeur de l’opéra jazz Jonny spielt auf (1927), il occupe une place de choix dans l’exposition Entartete Musik de 1938 (aux côtés notamment de Weill ou Schönberg). Lorsque les nazis rattachèrent l’Autriche, il émigra aux États-Unis et obtint la nationalité américaine. Le compositeur allemand Paul Hindemith fut de ceux, comme il l’écrivit, qui « dansèrent insouciamment devant le piège et s’y aventurèrent même ; par chance, lorsque j’en fus sorti seulement, le piège se referma ! » Compositeur multi-facettes lié à la République de Weimar, attentif à développer les implications pratiques de la musique, Hindemith vit nombre de ses œuvres interdites par les nazis pour « bolchevisme » artistique. Bien que lui et le régime se soient courtisés jusqu’à un certain point, son opéra Mathis der Maler (1934) est interdit. Sous le feu des attaques de Joseph Goebbels, Hindemith envisage alors d’émigrer. Il effectue plusieurs voyages en Turquie et il quitte l’Allemagne définitivement en septembre 1938, pour la Suisse tout d’abord. Finalement, Hindemith s’installe aux États-Unis où, comme de nombreux artistes, il passe par une période de dépression avant de trouver un poste à l’université de Yale. Il continuera à composer avec succès et obtiendra la nationalité américaine, avec la satisfaction d’avoir contribué à la vie musicale américaine autant qu’il l’avait fait auparavant en Allemagne.

Ces quelques cas de compositeur autrichiens ou allemands non juifs forcés à l’exil ne doivent pas faire oublier que les Juifs furent les victimes principales du régime. Les compositeurs juifs d’envergure internationale jouissaient d’une certaine indépendance financière qui les plaçait dans une position plus enviable que celle des millions de persécutés pour lesquels l’exil ne fut pas une option. Alors que des compositeurs comme Schoenberg, Korngold ou Toch souffrirent à des degrés variés de mal du pays, furent arrachés à leur vie professionnelle et forcés à abandonner leurs amis et parfois leur famille – Berthold Goldschmidt perdit 22 membres de sa famille – ils restaient, dans une certaine mesure, les plus chanceux. C’est pourquoi Schoenberg parlera d’avoir été « chassé vers le paradis » (« driven into paradise »). Pour nombre d’artistes, l’exil causera un préjudice irréparable à leur carrière et à leur réputation, à l’image de Toch qui s’estimait « le plus oublié des compositeurs du xxe siècle ». Heureusement, des initiatives ont pu faire sortir de l’oubli cette musique considérée « dégénérée », particulièrement ces dernières années. Ces voix, à l’inverse d’innombrables autres, n’ont pas été réduites au silence à jamais.

Ben Winters

Sources

Brinkmann, Reinhold & Christoph Wolff (éd.), Driven into Paradise: The Musical Migration from Nazi Germany to the United States, Berkeley, University of California Press, 1999.

Derny, Nicolas, Erich Wolfgang Korngold, Itinéraire d’un enfant prodige, Genève, Papillon, 2008.

Duchen, Jessica, Erich Wolfgang Korngold, London, Phaidon, 1996.

Holz, Keith & Wolfgang Schopf, Allemands en exil, Paris 1933-1941. Écrivains, hommes de théâtre, compositeurs, peintres photographiés par Josef Breitenbach, Paris, Autrement, 2003.

Huynh, Pascal (dir.), Le Troisième Reich et la Musique, cat. exp., Paris, Fayard, 2004.

Huynh, Pascal, Kurt Weill de Berlin à Broadway, Paris, Plume, 1993.

Lincoln, John, Ernst Krenek: The Man and his Music, Berkeley, University of California Press, 1991.

Ringer, Alexander L., Arnold Schoenberg: the Composer as Jew, Oxford, Clarendon Press, 1990.

Schebera, Jürgen, Kurt Weill: An illustrated Life, trad. angl. Caroline Murphy, New Haven, Yale University Press, 1999.